De la douceur dans la posture du gestalt praticien

Par Hélène DIAWARA 

Dans son magnifique essai, Puissance de la douceur, la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, qualifie d’emblée, dès les premières pages, la puissance de la douceur comme « un pouvoir de transformation sur les choses et les êtres ». Dans ses mots et son œuvre, j’ai puisé l’inspiration d’écrire cet article qui a nourri cette réflexion sur ma pratique.

« La douceur est une énigme.
Incluse dans un double mouvement d’accueil et de don »

En thérapie, l’accueil et le don, m’évoquent mon accompagnement lors d’une séance avec une patiente où je crois avoir fait particulièrement preuve de douceur. Cela m’a aidé à être en empathie avec elle et à sentir mon ancrage corporel. Mon inspiration dans l’ici et le maintenant m’a guidée vers ma douceur que j’ai infusée dans ma voix. Ainsi, je l’ai touchée dans sa sensibilité la plus profonde, là précisément où elle n’aspirait pas poursuivre sur le plan psychologique. Je me suis connectée intuitivement à ma douceur et cela a soutenu mon ouverture vers elle, le fait d’être en contact avec elle et d’être présente, à l’écoute de mes ressentis, de mes sensations, mes émotions, donc dans un état d’awarness. Cette manière de contacter cette patiente a fait émerger en elle une prise de conscience de son blocage et de sa peur d’explorer davantage son mode ça.
Le gestalt thérapeute, dans son accueil bienveillant, a la possibilité d’écouter avec de la douceur. « C’est un geste qui fait invitation à l’autre » donc qui ouvre l’espace thérapeutique du patient, lui permettant ainsi de déployer son self dans l’ici et maintenant de la séance.

« Pouvoir de transformation sur les choses et les êtres,
elle est une puissance »

L’accompagnement thérapeutique permet cette transformation sur les êtres. Comment la douceur y participerait ? Elle serait une nuance, une autre couleur dans l’empathie, à savoir, la voix, certains des mots employés, l’accueil, l’écoute, les gestes du praticien. Elle serait une autre corde sensible créatrice de contacts entre l’accompagnant et l’accompagné. « La douceur ne se munit d’aucun pouvoir, d’aucun savoir. L’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité. Cette acceptation est une force, elle fait de la douceur un degré plus haut, dans la compassion, que le simple soin. »
La douceur serait potentiellement naturelle, plus précisément, inhérente à la personnalité du thérapeute. Je m’appuie sur ma douceur pour rencontrer particulièrement tel ou tel patient. Ce n’est pas préconçu, ça émerge dans l’entre-deux de la relation thérapeutique. Je ressens plus de douceur dans ma présence, à un moment donné du processus thérapeutique, par exemple avec un patient qui est entrain de toucher en lui quelque chose de douloureux ou sa vulnérabilité. Anne Dufourmantelle écrit à ce propos : « (La douceur) fait voie à ce qui est le plus singulier dans autrui ». Ainsi, la douceur du gestalt praticien peut être un moyen de soutenir un être en phase de dépression afin d’accueillir ses angoisses, de l’aider à (re)prendre confiance en lui, à avoir une meilleure estime de lui. Bien plus, dans le processus thérapeutique, lorsqu’il prend conscience d’une situation traumatisante « Elle est ce qui retourne l’effraction traumatique en création. » c’est-à-dire qu’elle va aider la personne à se reconstruire, « à coudre une autre peau sur la brûlure de l’événement. »

« La douceur (…) n’est pas saisissable catégoriellement,
mais seulement existentiellement. »

Dans mon accompagnement, la douceur que j’infuse appartient à ma présence. Elle existe en moi comme une sensation. J’ajouterais même que c’est comme un autre sens à part entière. Elle serait donc le septième sens de mon awarness. En gestalt thérapie, les sensations liées à l’émergence des besoins font partie de la première phase de pré-contact du cycle du contact durant lequel le self se déploie ou s’interrompt. La sensation de la douceur peut émerger dans ce pré-contact. J’imagine que si elle est présente à ce moment-là, elle est virtuellement existante lors de la mise en contact, du plein contact et du post-contact… Pour corroborer cette amorce de réflexion je m’appuierai sur le concept de « puissance » du philosophe Aristote. En effet, pour lui tout changement implique le passage de la puissance à l’acte. La puissance signifie ce qui, à ce moment-là, n’est pas, mais qui peut devenir.

« Puissance de métamorphose »

La douceur serait donc non seulement un soutien pour le thérapeute dans son accompagnement mais aussi pour le patient dans le déploiement de son self au cours de la séance. Cette puissance de métamorphose de la douceur rejoint le principe de processus thérapeutique cher à la gestalt thérapie. Le gestalt thérapeute appréhende le comment (et non le pourquoi) de ce qu’exprime son patient dans la situation de la séance de thérapie : l’expression de son visage, de son regard, ses micromouvements corporels, les interruptions de contact…. Il repère ainsi les formes ou les figures du déploiement du self qui apparaissent dans l’ici et maintenant de la séance. Du point de vue étymologique le terme « métamorphose » est riche de sens. C’est en effet le changement d’une forme en une autre : méta signifie trans, morphe : la forme.
La douceur comme puissance de métamorphose n’est pas sans évoquer l’une des racines philosophiques de la Gestalt thérapie, à savoir, la Phénoménologie. Cette dernière est un courant philosophique du XXème siècle fondé notamment par Edmond Husserl. La phénoménologie permet au praticien d’observer et d’identifier, sans a priori, les figures émergentes au cours du processus thérapeutique. La puissance de la douceur représenterait donc une autre corde à l’arc du gestalt praticien.

« La douceur implique le corps »

« La douceur implique le corps (…) elle est venue depuis la naissance là où on respire ». C’est une sensation agréable, un mouvement corporel harmonieux, une respiration calme, le doux battement d’un cœur paisible. Ainsi, dans mon accompagnement, je soutiens la personne dans la prise de conscience de sa respiration car elle indique l’état émotionnel qu’elle vit dans la situation thérapeutique. Sa respiration est à la fois le baromètre de sa psychologie et de son corps. Quand le cœur bat très vite ou que la personne contient sa respiration, expire plus qu’elle inspire ou d’autres cas de figures alors je l’accompagne à explorer davantage ses propres résonances psychologiques.

Douceur empathique
De ma main vers l’être
Accompagné

Anne Dufourmantelle parle de « responsabilité du vivant » « Sans douceur pas d’être au monde » (…) « Car la douceur établit une relation au monde, à l’autre, au principe de la vie même – dont elle provient » En gestalt thérapie, le praticien est attentif à l’être-au-monde de son patient, à la façon dont ce dernier entre en contact avec son environnement, spécifiquement, dans cette zone d’échanges.
« La douceur est un rapport au temps qui trouve dans la pulsion même du présent la sensation d’un futur et d’un passé réconciliés, c’est-à-dire d’un temps non divisé. Ce temps réconcilié permet la vie »
Le gestalt praticien va favoriser ce rapport au temps. La plupart des patients se disent, racontent leurs maux au passé, au futur mais rarement au présent. La spécificité du gestalt praticien est de les amener à une conscience immédiate de leurs ressentis, sensations, émotions dans l’ici et maintenant de la séance et en sa présence. Ce lien avec le présent, partagé entre deux êtres, favorise des prises de consciences essentielles au processus thérapeutique. Cette connexion au présent, par l’esprit et le corps, constitue un ancrage dans le vivant, dans les vibrations du vivant.

Au cœur du vivant
La douceur allège
La douleur

Hélène DIAWARA
Psychopraticienne en gestalt thérapie

Bibliographie :

  • Puissance de la douceur de Anne Dufourmantelle, Editions Payot et Rivages, 2022
  • Comprendre et pratiquer la Gestalt thérapie, Chantal Masquelier-Savatier, deuxième édition, Interéditions, 2018
  • Le grand livre de la Gestalt, collectif animé par Chantal et Gonzague Masquelier, Editions Eyrolles, 2018